10.10.2011
Alger. Le MAMA (musée d'art moderne et contemporain), 2 ème Festival National de la Photographie d'Art. du 25 octobre au 3 novembre 2011.
Exposition Série de Photos Couleurs et Noir et Blanc : Photos(trafic)
Texte de Hamid SKIF.
HARRAGA
Voyage au bout de ce qui fut un rêve, une espérance, un pas vers l´inconnu pensé comme chaleureux et qui m´attend les bras ouverts. Je n´ai laissé aucune trace derrière moi, à peine un souffle, des pensées, quelques-unes de mes ombres sur les murs défraîchis sur lesquels ma vie s´est appuyée pour continuer à exister quelque part, en moi peut être seulement. Il ne reste rien, si ce n´est le sentiment que je n´abandonne rien puisque le rien a été ma vie.
Parti il y a longtemps, j’ai navigué sur des bateaux de papier, de carton ou des avions auxquels mes rêves donnaient des ailes. Et puis je me suis aperçu que j´avais des pieds, que les pieds ne sont pas des racines, que l´homme n´est pas un arbre, que ses jambes le mènent partout où il peut trouver son bonheur. Celui-là avait pour couleur celles des yeux ou des lèvres que je dessinait en mordillant les miennes, la nuit, couché sur le côté pour les cacher au fond de ma poitrine tels des moineaux tombés du nid, des branches d´étoiles et les creux de lune dont la lumière me couvrait d´une cruelle froidure.
Je n´ai rien aimé, même pas moi-même pour ne pas faiblir, garder les yeux ouverts, aux aguets, scrutant l´horizon, sa ligne de fuite, les mots qu´ils me disait. Ma vie est une impasse si les impasses ont une vie.
J´ai traversé l´Afrique, le Mexique et l´Asie en container, à pied, noyé dans la respiration des autres, englué dans les songes, le dos brisé, la gorge sèche, le courage enveloppé dans de faux papiers.
Je n´ai jamais pleuré car les larmes, il faut aussi les économiser. On m´a arrêté, questionné, trompé, volé, mais j´ai continué à courir le long des rives, sur les dunes, les rochers, coupant à travers les dangers, la haine des regards pour protéger mon dernier souffle et un peu de cette ombre qui me protège.
Sur les registres, je n´existe même pas sous forme de virgule, de point, d´interligne. Cette assurance est le sauf conduit qui me mènera au-delà de moi–même sur les territoires interdits, offerts aux autres qui m´ouvrent les bras ou me refusent sans rien connaître de moi, des murs sur lesquels se tissent les rêves et les chansons de départ tristes ou joyeuses, toujours tendres.
La tendresse, c´est ce qui sauve lorsqu´on n´a rien d´autre à offrir à sa faim. Je veux vivre dans vos yeux, à vos côtés, vous tenir la main et chanter avec vous même si je ne connais aucune des musiques de vos cœurs.
Si je devais mourir sur le pas de votre porte, dans votre rue, sur la plage de vos vacances, je voudrais que vous sachiez que je vous offre mon soleil. Tout le soleil que vous souhaitez. Je vous l´apporte á domicile. J´en ai eu plus que ma part sur les chemins de ce monde coupé en tranches, barbelé de partout où l´homme des murs a pour pays une paire de chaussures trouées. Un jour elles seront clouées sur une planche, exposées en public, prêtées aux Martiens pour la grande rétrospective terrienne sur la Liberté.
Hamid Skif
Né à Oran en 1951 / Décédé à Hambourg en 2011
Hambourg, Le Lundi, 6 Avril 2009.
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