01.09.2008

Exposition Alors voilà !

Fragments

 

“ C’est en prêtant son  corps que le peintre change le monde en peinture.”  Merleau-ponty

 

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On ne peut aborder la peinture de SEDJAL Mustapha sans un certain malaise, dû sans doute à cet écartèlement des formes et l’effusion de couleurs.

Cette tendance obsessionnelle du peintre de dresser ces toiles, comme on dresse des

corps disloqués, ouvre sur des fragments d’images fugaces. Mais dans leur brièveté, dans l’interstice de leur lumière, elles balisent de nouveau espace pour la mémoire.

  

La surface de la toile semble devenir progressivement le théâtre de cette mobilité, car elle accélère les points de vue. Le regard se sent presque piégé, il se perd dans cette substance visqueuse, tant il parcourt inlassablement la matière plastique, le corps et ses nombreux infinis métamorphoses. Parfois, on y voit des blessures, des mutilations, des décompositions. La chair semble se dévorer.

En multipliant les points de fuites, les lignes du corps se brisent, des angles s’inventent. Le peintre construit son véritable labyrinthe, un jeu de miroirs pour nous entraîner dans l’opacité de la matière plastique et organique de la toile. L’effacement des frontières et la fusion des matières réactivent les tonalités, les rythmes qui nous font vibrer dans un perpétuel mouvement. Une osmose s’établit.

Cette peinture devient proche de la miniature, par son sens de la décomposition de la particule. Comme cet art majeur, elle a aussi ce souci de l’harmonie, de la composition, sans lesquelles, ce monde fragmentaire n’aurait pas d’équilibre et  d’unicité. 

De ce monde en décomposition, il recompose une nouvelle image de ce corps, qu’il nous livre sous une autre forme. Tel un Phénix qui renaît de ses cendres. Henri Corbin oppose dans son œuvre magistrale sur la mystique, “le Corps Accidentel” au “Corps Essentiel”. On trouve peut-être là une clé de cette peinture qui utilise le corps comme un support plastique. L’opacité qui irradie de sa lumière ce monde primaire, fœtal, qui nous habite. C’est à cette frontière invisible entre l’organique et l’inorganique que le peintre se fait le passeur, en nous éclairant par son seul langage de “Signes Plastiques”.

C’est au prix de cette distance, de ce recul nécessaire, entre le quêteur de vérité et la vérité, entre le réel et la réalité, entre l’enveloppe visible et le corps sublime, que l’œuvre acquiert son autonomie, et s’exprime à la première personne. “Corps Plastique”, matrice de l’œuvre en fragment. Là, dans ces traces et empreintes d’intérieur prend naissance une “Esthétique de la Révélation”, que l’œil (Oeil=Aïn=Source en arabe) doit aller chercher à la source du cœur pour la célébration de l’Invisible.

 

Préface Amara Farid.

Exposition " Alors voilà 1988 / 1998".

12.06.2008

Texte : Algérie, art et dépendances

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Les  hommes s'en vont admirer les cimes des montagnes

et les flots immenses de la mer et les vastes cours des fleuves

et les circuits de l'océan et les révolutions des astres

et ils se délaissent eux-mêmes.

Les confessions, saint Augustin.

Si proche et si lointaine, l'Algérie, ce Sud qui habite les quartiers nord de nos métropoles, invite au voyage. Non pour changer de monde, mais pour tenter de le retrouver. Non pour renouer avec l'orientalisme ou satisfaire le goût du pittoresque et de l'exotisme, mais pour faire face à la vérité du temps. Après toutes les dates oubliées, portées disparues, refoulées ou glorifiées qui ont rythmé une furieuse histoire commune, l'année de l'Algérie en France permet de reprendre une conversation interrompue ces dix dernières années  par le silence et la peur, alors que s'égrenaient au jour le jour les bilans chiffrés des assassinats de la nuit. Ne filtrait de " ce pays de malheur " qu'une avalanche d'images de massacres et de pleurs, devenues si coutumières que la compassion tournait insensiblement à l'indifférence. A l'ombre du soleil fixe de l'information ne survivait qu'une communication à distance, quasi clandestine, téléphonique et virtuelle, où les paraboles des téléviseurs et Internet creusaient l'écart tandis que les visas se raréfiaient et qu'Air France ne desservait plus Alger.

Alors que cette inexorable dérive des continents déchirait l'entre-deux subtil où, contre vents et marées tissées, s'étaient tissées de part et d'autre de la méditerranée d'inexpugnables complicités, les initiatives de l'Année de l'Algérie en France renouent les fils de l'inextricable maillage. Avec la diversité des points de vue, des médiums et des désirs nomades qu'il suppose et invente, l'art contemporain ne se déploie jamais mieux que dans de tels territoires indéfinis. Aussi devient-il naturellement le lieu de prédilection de ce rendez- vous avec l'Algérie qui, sur le mode de l'hostilité, rappelle opportunément, au lendemain du désastreux 21 avril 2002, ce que l'immigration constitue d'apports et de promesses.

C'est l'aiguille d'une boussole affolée qui s'en trouve tout à coup aimantée. L'irrésistible fascination pour le Sud, largement exclu de la grande foire mondialisée de l'art contemporain, résiste aisément aux jeux aseptisés de la distinction et de la spéculation qui mènent d'un free-shop d'aéroport à l'autre sur fond de tourisme culturel. Un usage jet-set de l'art se satisfait de tels non-lieux climatisés, sécurisés par un système des beaux-arts où sévissent le délit de faciès et l'exclusion.

La proximité chaleureuse et bruyante du Sud, territoire hospitalier, ouvert au premier venu, invite au contraire à une mise en œuvre de l'intime et de ses incertitudes. Dans cet ailleurs comme chez soi, l'autobiographie aussi  bien que les corps à corps tumultueux des affrontements passionnels reprennent des couleurs. A chacun son Sud pour échapper à l'enfermement ethnocentrique, voir égotiste et égoïste, bien adapté aux standards de la consommation mondiale et à l'éternel " présent " trop formaté. " Fuir là-bas, fuir ", c'est tenter l'échappée belle vers le " reste " du monde qui frappe à la porte.

Tête de pont d'un continent systématiquement pillé, delta asséché des fleuves noirs aurifères, comble d'un grenier immémorial mis à feu et à sang par une longue histoire de conquête et d'oppressions féroces, l'Algérie hisse l'urgence d'un autre monde aux avant-postes. Sa jeunesse indocile n'a que faire des avatars de l'art pour l'art, du nouveau à tout prix ou des chimères de l'œuvre d'art totale, ces " transfigurations " de la marchandise qui mettent entre parenthèses l'existence sociale de l'homme. L'impatience de ce ferment d'histoires communes entre l'Algérie et la France ouvre à l'art un champ d'expérience et de mises à l'épreuve inédites pour susciter une zone de turbulences salutaires. L'inconfort de la perception est à la mesure d'un réel inconnu à repérer, tels les amers sur la côte, bien au-delà des identifications attendues. Dans les arts comme dans la littérature, l'urgence est ici de donner la parole à ce et ceux qui ne l'ont pas, de " rendre visible " ce et ceux qui ne le sont pas. Vivre, aujourd'hui, c'est vivre, pour le moins, en " stéréophonie ", comme se plaisent à le dire nombreux Algériens, évoquant à la fois leur bilinguisme et leur double culture de part et d'autre de la Méditerranée. Quand l'expérience personnelle s'inscrit dans la dynamique d'une transmission polyphonique, peut alors se déployer ce qu'on pourrait appeler le " futur antérieur " du projet artistique. Par-delà l'insupportable pression du présent et sa tyrannie du hors-temps, le futur de l'art préfère l'inachèvement au renouvellement incessant et ne craint pas de puiser ses sources dans le passé sans égard pour les références obligées. Dans une telle dynamique expansive qui bouscule les limites du temps et de l'espace, créer c'est faire coexister plusieurs savoirs et plusieurs mondes, sans tenir compte du " rangé, classé ", hiérarchisé par genres, styles ou techniques.

Au cœur de leur escale algérienne, ces Voyageurs d'artistes sont autant d'aventures individuelles où s'éprouve la capacité d'être ému par l'autre. Depuis Homère, le voyage est récit des origines. Porté par la volonté de retour, il est quête de soi-même, à travers les périls, les épreuves, les écrans, les non-dits et le refoulé enseveli avec les morts. Il n'est pas leçon mais action pour défier les mensonges de la bonne conscience comme les compassions feintes de la mauvaise conscience. Au mépris des images sépia de la nostalgie ou de celles, claironnantes, de la sacralisation d'une mémoire collective officielle, hier comme aujourd'hui, la France , pour une large part, s'est faite, et parfois défaite, en Algérie, de même que l'Algérie continue, tout aussi largement, à se construire en France. Ces allers-retours en ordre dispersé offrent le sentiment de vivre quelque chose d'où l' " on voit mieux l'étendue de l'avenir ", comme l'écrit Philippe Jaccottet.

D'œuvre en œuvre comme d'île en île, l'approfondissement de soi entre en résonance avec les objets quotidiens, " dispensés de la corvée d'être utiles ", rejetés sur le rivage dont les sables recueillent les traces et les trajets qui mènent à l'autre, le mystère insensé de l'altérité dans la semblance, pareil à un écheveau de signes ténus menacés d'effacement. D'une histoire à l'autre se croisent les pas de l'inclus et de l'exclu. Entre deux flux et reflux, l'implicite et l'explicite de ce qui est donné à voir et à entendre inversent les rôles et bousculent les critères de territorialité que le nom même de l'Algérie, El Djazaïr, ou " les îles ", remet en question. Pays en archipel que prolonge et disperse le maigre bagage des émigrants aux quatre coins du monde, comme une poussière d'étoiles et de mémoires, l'Algérie habite aussi Paris, depuis toujours havre et foyer d'artistes " sans papiers " ni domiciles fixes. A l'aube du siècle précédent de jeunes étrangers avaient forgé le label triomphant de l'Ecole de Paris, avant que l'occupant et ses complices ne les chassent et que l'idée d'art moderne ne traverse l'Atlantique.

Après tant de rendez-vous manqués avec un autre monde de l'art, cette invitation au voyage revendique moins le Baudelaire qui conduit l'aimée vers ce pays où " tout n'est qu'ordre et beauté / luxe, calme et volupté ", " miroirs profonds " et  " splendeur orientale ", que celui des salons qui prônait une critique d'art " partiale, passionnée et politique ". En somme une affaire de discernement, d'excellence et de partis pris où importent les rencontres et l'hospitalité. Parler d'art, aujourd'hui, le montrer, c'est renouer avec un voyage sans commencement ni fin pour tenter de contribuer, selon la formule de Raoul Hausman, à " cet enseignement de contemplation vivante que l'homme se donne pour reconnaître le monde en lui et pour se reconnaître lui-même dans le monde ".  

Au moment où la médiatisation de la planète renverse plus que jamais les catégories du proche et de lointain, l'ancestrale figure obligée du voyages d'artiste s'en trouve métamorphosée. L'odyssée personnelle doit franchir les déserts du nihilisme, les avalanches du presque rien, briser les murs qui, depuis la chute de celui de Berlin, se dressent partout pour " protéger " le Nord du Sud, comme souvent l'art de deux qui ne croient pas en l'art. L'apprentissage initiatique excède toutes les convenances quand la création échappe à l'apartheid des catégories esthétiques et des impératifs commerciaux pour se placer en regard d'un pays bien réel qui, de catastrophes politiques et sociales en catastrophes naturelles, paraît cristalliser la fureur du monde. L'artiste, si longtemps en apnée, reprend pied, reprend souffle. Alors s'invente une communauté inavouable, des réseaux polymorphes, des amitiés exigeantes et conflictuelles. L'art, ivre de " rendre la vie plus belle que l'art ", est à nouveau un faisceau d'énergies et de forces qui travaillent l'histoire. Desserrant l'étau du communautarisme comme celui du corporatisme, l'art, pour reprendre les mots tocsins de Kateb Yacine, serait enfin assez téméraire pour " s'opposer à une société qui tue l'homme dans l'artiste et l'artiste dans l'homme ".

Contre les conventions esthétiques d'une globalisation ne jurant que par le nivellement et le broyage des différences, au gré de l'incessant va-et-vient des exils et des asiles, se fait entendre " une parole en archipel " porté par des hommes aux " semelles de vent ". Venus souvent de loin, mais jamais revenus de tout, ni cyniques de boudoir, ni dandys d'antichambre, les artistes, hommes debout sur une terre chaque jour plus terriblement aplanie, défient les tempêtes de l'histoire de leurs irréductibles singularités.

Partout se vérifie l'hypothèse de la disparition. Depuis longtemps l'art a fait de sa disparition annoncée la matière même de sa raison sociale, de sa présence commercialisée dans un monde soumis aux flux " déceptifs " de la marchandise quand ne devrait compter que le mouvement de la mer…  Cette tentation de la disparition dont s'est saisi l'art contemporain le plus informé et le moins critiqué jouit d'une immunité sans pareille et d'espaces réservés.

Loin du monde, l'impasse de cette voie esthétique se perd dans le brouillard confortable du consensuel " pas vu pas pris ". Symétriquement, l'esthétiquement correct du produit fini, lisse et aseptisé, engoncé dans ses habits du dimanche, se perd parmi tous ses semblables de l'industrie du luxe. L'un et l'autre transposent sur le mode de la coquetterie affectée la disparition bien réelle. Après la Shoah et Hiroshima, la disparition ne cesse de se banaliser et de réduire les consciences au néant. Les catastrophes humanitaires du bout du monde comme en France, quand la canicule de l'été 2003 tue par milliers, sont réduites à l'état gazeux d'une information parmi d'autres, d'une information qui chasse l'autre. Mais la disparition est aussi moyen de répression politico-militaire et l'Algérie en fut le champ d'expérimentation. Arme de destruction massive et feutrée de tous les terrorismes, elle fut mise en œuvre par des éléments de l'armée française lors de guerre d'Algérie. Pour " conclure " la collecte du renseignement à l'aide d'interrogatoires sous la torture, cette méthode fit merveille - aux dires d'officiers sans scrupule - lors de la prétendue " bataille d'Alger ", une sanglante opération de police qui enchaînait rafles, sévices clandestins et disparitions. Ce " savoir-faire ", exporté auprès des tortionnaires du monde entier, à commencer par la junte militaire argentine, avait été mis en pratique à Paris même, du coté de Belleville et, massivement, le 17 octobre 1961, la journée " portée disparue."

Il n'est donc pas surprenant de voir rôder la disparition à travers chacun de ces vingt-trois Voyages d'Artistes qui sont autant de fragments d'un journal de bord. Ici, l'art, comme la philosophie pour Michel Foucault, s'apparenterait à un " journalisme radical ". Non seulement il tiendrait tête, comme l'écrivait André Breton, au " journal du jour ", mais plus encore au journalisme qui " sort " l'information comme le prestidigitateur de café-concert sort un lapin de son chapeau.

L'artiste ressemble à l'écrivain de Maurice Blanchot qui " se trouve dans cette condition de plus en plus comique de n'avoir rien à écrire, de n'avoir aucun moyen de l'écrire et d'être contraint par nécessité extrême de toujours l'écrire ". Partout cette même contrainte intérieure à l'ouvrage quand tout et tous doivent disparaître et qu'il s'agit, pourtant, de donner à voir pour que l'art lui-même ne se taise jamais.

Mis à part le dispositif ironique de Karim Sergoua où le visiteur est convié à se faire tirer le portrait par un appareil Polaroid à résultat " touristique " instantané, rien n'est moins touristique que ces Voyages d'Artistes. Entre médiation et méditation, l'exposition flirte avec la disparition, l'interpelle et la tutoie comme une périphérie sans fin. Par défi à la fatalité de l'équivalence généralisée, chaque dispositif visuel multiplie les centres d'attention tandis qu'étincellent quelques frôlements d'éternité. Loin de s'embarquer dans " l'invincible " armada de l'industrie culturelle, sous catégorie de celle du divertissement, ces Voyages d'Artistes recentrent la mondialisation autour de la Méditerranée. Mare nostrum aux allures de marmite du diable, pivot immémorial du discours homérique bien avant d'être une affaire de club, la Méditerranée demeure le foyer d'eau brûlante des enjeux géopolitiques d'une planète qu'on avait cru pouvoir pacifier en déplaçant son centre de gravité toujours plus loin, par l'improbable passage du Nord-Ouest, vers une nouvelle alliance.

Ce rendez-vous cosmopolite de l'art contemporain avec l'Algérie lui offre un territoire et des références, histoires, vies et illuminations inextricablement entrecroisées, tant il s'agit, toujours et encore, ici et maintenant, de fuir les ailleurs stéréotypés, pour choisir, tout compte fait, le vertige de ce que serait l'illimité de la pensée, dans le sillage de l'objection d'Ernst Bloch : " Le monde n'est pas vrai, mais il cherche, grâce à l'homme et à la vérité, à rejoindre son foyer ", comme Ulysse qui, dit-on, fit un beau voyage…

En convoquant de multiples facettes de l'art contemporain, sans vérifier les passeports des artistes, c'est la complexité vivante d'une image consentie de la multitude qui, avec des allures de lanterne magique, parle ce " langage de décombres où voisinent des soleils et des plâtras ", revendiqué par l'Aragon du Traité du style pour évoquer le nécessaire dépassement de l'art, la traversée des limites comme l'abolition des frontières.

Menacée d'un arrêt de mort à l'arme blanche, les villes de Philippe Cognée s'effondrent et s'engloutissent dans la peinture comme dans un désert. Le grand polyptyque de Sélim Saïhi, dont l'horizon se déplace le long des autoroutes et des voies ferrées de l'exil, trouve son point de fuite dans le regard d'Ange Leccia, fixé sur le sillon, à l'arrière du bateau, qui creuse inlassablement une Méditerranée rouge sang. Autre départ, en forme d'images vacillantes, entre beautés et violences, quand Ammar Bouras branche son répondeur aux abonnés absents. Au détour  des allées et venues par plans fixes sur les visages d'une famille partagée entre les Aurès et la banlieue parisienne, Kader Attia, perdu sur la bande FM, laisse voir l'imperceptible tremblement d'un feuillage. Même imprévisible à l'œuvre dans la capillarité des papiers  de Yazid Oulab et dans le silence polyphonique de l'installation de Sedjal Mustapha Sadek. Autant de lumières indicibles en affinité avec le souffle d'ombre portées d'une calligraphie forgée par Rachid Koraïchi ou avec la transparence bleutée des " Polygones étoilés " de Samta Benyahia.

Quand les indications cartographiques échangent leurs informations autour de la sédentarisation précaire du tabouret d'Hellal Zoubir, les repères convenus du " chacun chez soi " s'égarent. Alors commence l'aventure interactive d'Electronic Shadow qui informe l'espace en temps réel d'une volée de prénoms de toutes les couleurs. A leur coté, la porcelaine luminescente des eaux de Daniel Nadeaud trône sur un chariot brinquebalant venu du plus loin de la sécheresse du monde.

Mémoire ravivée par les bribes de l'histoire que Jacques Villeglé arrache à la peau de ces murs où Ernest Pignon-Ernest choisit, lui, de faire revivre le parcours oublié de Maurice Audin. Aux disparitions révélées par les feuilles lumineuses d'Hiroshi Maeda font écho les silhouettes de Kamel Yahioui qui, dévorées par une étoffe de chiffonnier, veillent sur une valise éventrée. L'appel répété au mariage blanc de Ghazel fait face à la dureté résolus d'images récurrentes du pouvoir clouées par Nadia Benbouta sur le papier peint de la respectabilité. Comme autant d'éblouissants flagrants délits, l'implacable peinture de Bernard Rancillac donne un visage aux femmes algériennes torturées, violées, assassinées, tandis que Ianna Andréadis ouvre toutes grandes les fenêtres d'Algérie. Alors qu'au mépris de toutes les censures, Tarik Mesli jette sous nos pas les nouvelles du jour, Zineb Sedira reprend, entre deux langues, la conversation interrompue avec sa mère.

Enumération hâtive animée du souci d'être avec, qu'un regard en passant ne saurait résoudre pour s'emparer de l'exposition où chacun construit à son gré l'aérien " espace du regard ". Une forme habitée par vingt-trois voyages, traversée de complicités insoupçonnées et de confrontations salutaires où, de la présence à l'absence, aucune force sensible ne serait jamais tout à fait perdue. En somme un archipel de passage de visions précisément indécises qui installent le visiteur dans une zone perception perturbée. Entre deux énigmes et deux indices d'un monde émergeant s'efface la rhétorique de l'illustration thématique. N'est ici mise en place que la ponctuation d'un récit qui va vers le sentiment d'une commune appartenance. Comme pour défier le malheur de l'œuvre célibataire, chaque proposition visuelle est une mariée mise à nu, exhibée dans sa singularité vulnérable pour quelque cérémonie sûrement orgiaque dont le visiteur sera finalement le grand ordonnateur. Voyeur affamé ou gourmand des délices d'une véhémence domptée, l'œil aux aguets, animé d'une irrépressible volonté de savoir, mais aussi de juger et de punir, en mal d'évasion précautionneusement circonscrite par le temps et l'espace impartis, il choisit de s'aventurer dans le labyrinthe.                                                                                                                                      

Jean-Louis Pradel

Paris, août / septembre 2003

VOYAGES D'ARTISTES ­- ALGERIE 03

Espace EDF Elektra. Paris, 21 novembre 2003 - 28 mars 2004

03.06.2008

"Harragas", un avenir à tout prix

744182456.jpgOn les appelle les "harragas", mot dérivé de "resquiller" et de "brûler" (dans le sens de "brûler les étapes", et sans doute la vie). Pas un jour ne passe sans que la presse se fasse l'écho de ces tentatives désespérées d'Algériens candidats à l'émigration clandestine, faute de visas. Rares sont ceux qui réussissent à poser le pied de l'autre côté de la Méditerranée. Les uns sont interceptés en mer, les autres repêchés à l'état de cadavres. D'autres encore, beaucoup d'autres, sont portés disparus.

Depuis trois ans, le phénomène des harragas explose en Algérie. Oran, capitale régionale de l'Ouest, n'est plus la seule Mecque des candidats au départ. Annaba, proche de la frontière tunisienne, lui fait désormais concurrence.

En fait, les 1 200 kilomètres de côtes que compte l'Algérie sont tous une invite à l'exil. Le nombre des harragas algériens interpellés - donc sauvés - par les gardes-côtes a quintuplé depuis 2005 : de 335, ils sont passés à 1 016 en 2006 et 1 568 en 2007, selon les autorités algériennes.

Nombreux sont les "multirécidivistes", terme adéquat puisque ces candidats à l'exil sont traduits en justice lorsqu'ils se font capturer. Pourtant, rien ne les freine, pas même le plein hiver, la mer et les nuits glaciales qui accroissent considérablement les risques.

Leurs histoires se ressemblent toutes. Ils sont six, dix, parfois quinze, entre 18 et 30 ans, souvent habitants d'un même quartier, à mettre leur projet au point. Un passeur leur a fait miroiter un emploi en Espagne ou en Italie. C'est à eux, les candidats à l'exil, qu'il revient de se cotiser pour acheter une barque de 5 à 6 mètres, un moteur, des gilets de sauvetage, un GPS et des bidons d'essence.

En attendant que les conditions météo soient propices, ils enfouissent leur barque dans le sable sur une plage peu fréquentée. Le moment venu, ils partent, sans même dire au revoir à leurs familles, sans doute pour ne pas les plonger dans l'angoisse.

"Contrairement à ce que l'on croit, ce n'est pas une pulsion de mort, mais de vie, qui anime ces harragas", souligne Mustapha Benfodil, journaliste à El Watan, qui a enquêté sur ce sujet dans la région d'Oran. Il coûte en effet aux harragas l'équivalent de 1 000 euros minimum par personne, voire le double, pour partir, en fonction de la qualité de la barque, du moteur, du passeur, etc. "Ils ne mettraient pas une pareille somme s'ils ne croyaient pas qu'ils avaient une sérieuse chance de réussir", insiste M. Benfodil.

Les harragas constituent désormais "un véritable business pour des filières organisées de trafic humain", estime le journaliste. Les rabatteurs disposent de complicités dans le pays de départ (l'Algérie) et les pays d'arrivée (le plus souvent l'Espagne et l'Italie). "Ce sont des "pros", qui savent pertinemment qu'ils envoient ces jeunes à l'échec ou à la mort. J'ai vu des harragas largués en mer avec un moteur de pacotille. Pourtant, ces jeunes n'étaient pas suicidaires", raconte-t-il.

Contrairement aux idées reçues, les harragas ne sont pas des chômeurs. Beaucoup ont un emploi ; ce sont parfois même des étudiants ou des fonctionnaires ayant un statut social dans leur ville ou leur région. Bien que minoritaires, les femmes sont de plus en plus nombreuses à tenter, elles aussi, la traversée de la Méditerranée. Les uns et les autres se disent persuadés qu'en Europe leur vie sera meilleure et, surtout, qu'ils n'ont "rien à perdre".

Pour le sociologue Zine-Eddine Zemmour, enseignant à l'université d'Oran, ces harragas ne sont pas des rêveurs. D'une certaine façon, ce sont des "entrepreneurs", des "personnages héroïques", qui savent parfaitement ce qu'ils font, estime-t-il.

Pour lui, ces candidats au départ ont "tout à fait intégré la part de risque dans leurs calculs", mais ils ont des raisons objectives de vouloir partir, la première étant le bas niveau des salaires en Algérie. "Cela les décourage de travailler. Ils savent qu'un emploi n'est pas synonyme d'indépendance", remarque le sociologue.

Quitter ses parents, avoir un logement et se marier est ici un luxe. Le coût de la vie est très élevé, l'Algérie produisant peu - hormis son gaz et son pétrole - et important presque tout. Or le salaire minimum n'est qu'à 12 000 dinars (moins de 120 euros). "L'Algérie a fait un choix politique en maintenant des salaires extrêmement bas, dans l'espoir d'attirer les entreprises étrangères", déplore Zine-Eddine Zemmour. Pour lui, si l'on veut avoir une chance de retenir les jeunes en Algérie, il faut rendre au travail sa valeur, en multipliant le niveau des salaires "au moins par trois".

L'autre facteur qui encourage les migrants est que les pays européens ferment souvent les yeux sur le travail clandestin, tant ils manquent de main-d'oeuvre. En Espagne et en Italie, beaucoup de camps de transit où sont regroupés les clandestins se sont transformés en centres de recrutement où viennent puiser les employeurs pour du travail au noir. "Les jeunes migrants le savent et, bien souvent, loin de fuir ces camps, ils s'y rendent d'entrée de jeu, quand ils débarquent en Europe sans papiers, sachant qu'à terme il y a un petit espoir qu'ils obtiennent un emploi", explique encore Zine-Eddine Zemmour.

Y a-t-il une chance pour que les innombrables harragas portés disparus soient encore en vie ? Certains sont-ils en prison en Tunisie, au Maroc ou en Libye, après avoir dérivé en mer à bord de leurs barques, puis avoir été arrêtés par les gardes-côtes d'un pays voisin ? Kamel Belabed, porte-parole d'une cinquantaine de familles d'Annaba, s'en dit persuadé.

Lui qui a perdu un fils en mer, en avril 2007, garde un tout petit espoir. Aussi supplie-t-il les pays méditerranéens de prendre la peine d'échanger les informations dont ils disposent pour mettre fin à l'incertitude des parents. La première urgence, à ses yeux, serait de procéder à un recensement des candidats à l'émigration disparus en mer. "Il faudrait contacter les familles, écouter leurs témoignages et recueillir les photos de chaque harraga", plaide-t-il.

Mais le problème se complique en Algérie en raison du terrorisme. Les jeunes portés disparus sont toujours soupçonnés d'être montés au maquis grossir les rangs des islamistes armés. Aussi, les autorités algériennes ne sont-elles guère empressées de mener des recherches, même si elles se disent conscientes de la gravité du problème des harragas.

L'autre urgence serait plutôt du ressort des pays européens. "On devrait pratiquer des tests ADN sur les corps rejetés par la mer. C'est bien souvent la seule façon de pouvoir identifier les cadavres rendus méconnaissables par des semaines ou des mois dans l'eau", souligne Kamel Belabed.

Chaque fois qu'il apprend qu'en Espagne ou en Italie on a incinéré des corps d'inconnus retrouvés sur une plage sans pratiquer des tests ADN, Kamel Belabed se dit avec amertume : "Voilà encore des familles qui ne pourront jamais faire leur deuil." Il se désespère qu'on parle tous les jours, dans ces conditions, de coopération méditerranéenne. Son voeu le plus cher ? "Qu'on commence par donner un visage humain à cette Union pour la Méditerranée dont on nous parle tant !"

Florence Beaugé